CHAPITRE XXXI

 

 

— Mais où étais-tu passée ? D’où sors-tu ? Je ne t’ai aperçue nulle part.

— Lorsque le fiacre de location est arrivé rue de Vaugirard, les Richelet ne se doutaient pas qu’ils allaient repartir en catastrophe, ils devaient se réjouir de rentrer et ne prêtaient attention à rien d’autre qu’à l’approche de la pension. J’étais sous le porche et j’ai couru derrière eux, ouvert le coffre arrière, sauté dedans. Il est très spacieux et j’ai même trouvé une couverture qui empestait la sueur de cheval mais qui m’a protégée du froid.

— Où sont-ils ?

— Au fond de cette impasse.

— Mais nous n’avons aperçu aucune de ces traces remarquables qu’ils laissaient.

— Dès que la neige glacée fut brassée par les charrettes des maraîchers et des fermiers allant aux halles, Richelet a pu arracher les manchons de peau de mouton.

Le fiacre se trouvait enfoui dans la cour étroite d’une petite ferme abandonnée, cachée par une végétation parasite. Un endroit calme et isolé. Les Richelet utilisaient plusieurs refuges dans Paris, la pension Geoffroy pour jouer les grands personnages, le Vigneron pour cacher leurs activités coupables, voire leur amour illicite, mais peut-être y en avait-il d’autres.

— Allons-y, fit Narcisse.

— Ce sont des assassins, n’oubliez pas cette longue liste de crimes qu’ils laissent derrière eux. Il faut utiliser la ruse, les surprendre. Comme vous les avez surpris en apparaissant sur le perron de la pension Geoffroy.

— Mon frère ne peut attendre plus longtemps. S’il est vivant il sait que je viens à son secours, et si ces misérables ont touché à ses cheveux je veux les tuer sans la moindre pitié.

— Nous devons faire appel à la police. Vous allez retourner vers le cocher du traîneau. Vous avez de quoi écrire ? Votre habituel carnet et votre mine ? Bien, rédigez un billet en expliquant que vous connaissez l’officier de paix Parturon de Jérusalem, qu’il est au courant de l’affaire. Expliquez aussi qui sont les Richelet si jamais ces deux-là nous jouaient.

Narcisse, plein d’impatience, retourna vers le traîneau et, à la lueur d’un fanal allumé par le cocher, rédigea ce mot sur une feuille de son carnet. Il donna un louis à l’homme qui promit de ne pas perdre de temps pour ramener le commissaire et quelques sergeots.

La ferme abandonnée possédait de hauts murs qui ne furent d’aucune efficacité contre l’agilité de Séraphine. Elle les escalada, se laissa choir de l’autre côté, vint ouvrir le portail aux gonds huilés. La voiture occupait toute la largeur d’une allée surélevée desservant le logis. Les communs en partie ruinés s’étendaient de chaque côté, ronces et buissons envahissaient tout.

— Ils sont là-dedans. Je vais me glisser sur l’arrière. Dans un moment vous irez frapper à la porte là-bas. Se croyant à l’abri des murs et du portail, ils s’affoleront. Pour la deuxième fois leur mécanique se détraquera. D’abord un fantôme leur apparaît et ensuite des visiteurs inconnus sont entrés dans le jardin, en dépit des fermetures. J’en profiterai pour me glisser dans la maison.

Lorsque Narcisse frappa à l’huis avec la crosse de son pistolet, il se fit un grand remue-ménage à l’intérieur et, peu après, une fenêtre juste au-dessus de la porte s’ouvrit. Mû par un instinct de sauvegarde, l’avoué se jeta sur le côté au moment même où claquait le coup de feu. Il tomba, roula sous le ventre du cheval qui par chance resta tranquille, exténué par la course pénible dans la neige. Son corps fumait et son haleine forte faisait fondre la neige sous ses naseaux.

Une voix, celle du plus âgé, empesée d’un épouvantable accent, demanda :

— Tu l’as eu ?

— Il vient de tomber, je descends. Si je n’avais pas vu l’autre dans son trou, je croirais l’avoir aussi vu dehors une fois de plus, répondit le garçon d’une étrange voix de tête. Cette apparition nous poursuit…

S’étant redressé à l’arrière du fiacre, Narcisse se tint prêt à tirer. Toujours debout à la fenêtre de l’étage, l’oncle ne pouvait s’empêcher de poser la même question :

— Tu es dehors ? Tu le vois ? Mais que fais-tu ?

Le silence qui pesait sur cette proche campagne était impressionnant. Y avait-il quelques voisins ? Dormaient-ils ? Le coup de feu aurait dû les alerter.

— Pourquoi ne réponds-tu pas ? demanda l’oncle, effrayé.

Narcisse apercevait dans l’encadrement de la fenêtre la tête et les épaules de Richelet, mais ne pouvait se résoudre à tirer froidement. Puis l’homme se retira, décidant sûrement de descendre au rez-de-jardin. Mais où était le neveu ? Et Séraphine ? Avait-elle pu pénétrer dans la maison ?

Incapable de rester en place, Narcisse s’approcha de la porte, essaya de l’ouvrir mais elle était verrouillée. Il appuya son oreille au bois rugueux, crut surprendre comme des bruits sourds qui trouvaient des échos lugubres dans la maison vide, sans qu’il parvienne à les identifier. Et, comme il était là aux aguets, la porte s’ouvrit vers l’intérieur, le déséquilibrant. Il faillit tirer au hasard mais la voix de Séraphine le rassura :

— Venez vite, l’oncle s’enfuit par l’arrière. J’ai pu assommer le neveu alors qu’il se trouvait sur la dernière marche de l’escalier. L’oncle doit penser que le jeune l’a abandonné.

L’un derrière l’autre ils traversèrent la largeur de la maison. Sur une marche une lanterne sourde éclairait le corps du neveu, allongé au bas de l’escalier. Ils ressortirent dans un jardin où des arbres fruitiers, qu’on n’avait plus taillés depuis des années, formaient des entrelacements difficiles à franchir. La réverbération de quelques lueurs lointaines sur la neige permettait d’y voir à deux, trois mètres. L’oncle avait déchiré sa houppelande sur ces branches, y laissant des touffes de fourrure, mais avait creusé un passage qui débouchait plus loin en plein champ. Une étendue de neige à perte de vue qui luisait sous la lune soudain démasquée.

— Mon frère, haletait Narcisse. Tant pis pour l’oncle, je veux retrouver Hyacinthe.

— Je l’ai vu dans un cellier sous la maison. Il vit. Prenons celui-là d’abord.

Celui-là, l’oncle Richelet, s’empêtrait dans plus de quatre pieds de neige immaculée, n’en pouvait plus. Il se retourna, lâcha le coup de son pistolet, mais la balle passa loin de ses deux poursuivants. Il ne pourrait plus recharger. Ni lui ni les deux autres ne virent le rond noir d’un puits à ras du sol qui béait sous les pas de l’oncle. Sous les yeux effarés de Narcisse et de Séraphine, arrêtés à temps, cette silhouette grande et massive s’effaça d’un coup comme par miracle. Devant eux l’immense étendue blanche ne recelait plus la moindre silhouette.

— J’ai entendu un plouf, affirma la jeune fille.

Ils virent l’entonnoir dans l’épaisseur de neige, entendirent les appels au secours en espagnol de Richelet.

— Je m’en occupe, dit Séraphine. Je trouverai bien une corde à laquelle il se cramponnera en attendant l’arrivée du commissaire. Allez délivrer monsieur Hyacinthe qui grelotte dans son cellier glacé.

Narcisse retourna à temps dans la maison, car le neveu se redressait en frottant son crâne. Frémissant de peur et de ressentiment, Narcisse saisit une bouteille qui roulait sous son pied, la même utilisée une première fois par la saute-ruisseau, et assomma de nouveau le dandy. Puis il chercha la trappe de cette cave, commença de pester. Son frère reconnut sa voix et cria depuis son trou :

— Sous l’escalier, l’ouverture est sous l’escalier.

Il prit la lanterne pour la découvrir, rabattit la lourde pièce de bois, aperçut Hyacinthe transi de froid, de faim et d’épouvante. Quinze heures qu’il était enchaîné dans ce sous-sol envahi par l’eau.

Puis la police arriva, tout d’abord les sergeots qui menacèrent tout le monde de leurs armes, les deux frères, Séraphine, le neveu encore à moitié inconscient. Jusqu’à ce que Narcisse répète pour la troisième ou quatrième fois les détails de l’affaire, car Hyacinthe claquait trop des dents pour pouvoir dire deux mots compréhensibles à la suite. Le commissaire, qui ce soir-là était en galante compagnie, arriva encore parfumé de musc, eut pitié de l’avoué, envoya chercher de l’eau-de-vie. Les noms de Jérusalem et de Parturon étaient des sésames très efficaces.

— Drogué, balbutia Hyacinthe, après avoir tété la fiole de gnôle. Drogué par mon café… Déjeuner hier matin… Réveillé ici dans ce souterrain.

Non sans mal on avait extrait l’oncle de son puits, trempé de la tête aux pieds. Ses vêtements avaient gelé une fois qu’on l’eut remonté, et les sergents de ville durent le déshabiller et l’envelopper dans des couvertures.

Hyacinthe grelottait toujours malgré les rasades d’eau-de-vie qu’il s’octroyait généreusement. Il tendit la main vers Richelet, fut pris d’un tel fou rire que tous pensèrent que sa séquestration avait endommagé son cerveau.

— Le neveu, là, Alfred… Je vous présente la fille Sauvignon, alias Agnès Roussel, alias Aurélie Rampon et encore d’autres noms usurpés. Son véritable patronyme c’est Ramirez, prénom Adriana. Je crois que le soi-disant oncle c’est son mari. Ils ont eu un bébé, celui que Thierrois avait reçu. Ils ne pouvaient pas le garder tant que leur sinistre besogne n’était pas achevée. La police finira bien par découvrir le nom du faux oncle.